DES TRADUCTIONS SITUÉES
Le regard qui vient « de nulle part…
« [est un] regard qui marque mystiquement tous les corps et qui fabrique la catégorie non-marquée qui revendique le pouvoir de voir et ne pas être vu, de représenter et d’éviter la représentation »
Donna Haraway, 1995, Ciencia, cyborgs y mujeres. La reinvención de la naturaleza.
« dans la division internationale du travail intellectuel, nous [les populations du Sud] sommes assignés aux rôles de consommateurs de catégories théoriques et, au mieux, de fournisseurs de matière première (les données de terrain), que le Nord transforme, retravaille et nous restitue sous forme de « pensée” »
Rita Segato, 2018, Contrapedagogías de la crueldad.
Donna Haraway nous invite à rendre visible les caractéristiques de nos paroles, à produire en somme de la « connaissance située ». C’est dans cette perspective que nous choisissons de visibiliser les caractéristiques de notre parole en tant que traductrices.
Nous provenons de l’espace universitaire du Nord. Diplômées de maîtrise et de doctorat d’universités situées à Paris et Madrid, et à partir d’expériences de recherche, d’études et d’enseignement dans les universités de la ville de Mexico et de Bogota, notre regard se forme à partir d’un Nord-qui-pense-au-Sud. Les épistémologies et pédagogies décoloniales et féministes nous parlent depuis l’Université, mais aussi depuis nos migrations et nos pratiques. Elles nous ont données une vision moins spatiale, moins raciale et culturaliste de nos Nords et de nos Suds. Elles nous donnent à voir des espaces dominés et dominants partout, dans chaque pli de nos vies.
« Provincialiser l’Europe » nous oblige à voir comment l’académisme universitaire produit une pensée occidentale, et à la fois comment « l’Occident » est une forme de subjectivation – une façon d’expliquer et de s’expliquer qui est aussi la nôtre. C’est depuis cet espace que Les Traverses se propose de contribuer à l’inversion des rôles : tournons-nous enfin vers les théories élaborées depuis les espaces périphériques, des savoirs contre l’oppression, des postures critiques du centre et de la pensée même.
LES TRADUCTRICES
Alicia Rinaldy
L’histoire qui suit est l’histoire commune (à la fois banale et collective) d’un·e individu·e qui cherche à s’affirmer dans une langue qui lui est toujours un peu étrangère.
Lorsqu’il a fallu apprendre à écrire, les adultes autour de moi ont découvert que dans ma langue le P était un proche parent du B, le CH et le J chantaient dans la même chorale, le M était le jumeau un peu imposant du N et le F fredonnait la même mélodie que le V. Très vite, ils ont sonné la fin de la récré. Pas de place pour la familiarité et la solidarité entre les lettres. L’ambiance était plutôt militaire : il fallait se plier aux règles d’orthographe et de grammaire. Alors le diagnostic est tombé : « tu es dyslexique ». L’humiliation était maximale, car celles et ceux qui semblent en être atteint·e·s sont tout bonnement incapables de prononcer et d’écrire correctement ce mot. C’est le rappel à l’ordre linguistique. Démonstration implacable que vous ne savez pas nommer, que vous ne savez pas écrire. Mute. Il fallait me rééduquer.
Parce qu’issue d’un milieu privilégié, la rééducation va durer huit ans. Elle s’est faite entre femmes, dans le jeu et avec douceur, sous le regard bienveillant des orthophonistes et maîtresses d’école. Je garde un bon souvenir de ces moments d’intimité avec la langue, où j’apprenais à la comprendre et en creux, déjà, à la traduire. Mais je me souviens aussi de la honte des notes négatives en dictée, du cartable alourdi de règles grammaticales insaisissables et de la conviction profonde d’être un peu bête. Puis, est venu le temps de la revanche. Round 2. Cette fois c’était moi qui allais leur clouer le bec. Un seul objectif : gagner la guerre qu’ils avaient déclarée. « Élève appliquée », avion de chasse dans le supérieur, deux masters, un doctorat, le crayon aiguisé, publications de mes recherches, cheveux relevés et lunettes au bout du nez, enseignante, stabilos fluo prêts à être dégainés, relectrice et correctrice de textes scientifiques. Martine vive la rentrée ! Loin de l’album pour enfants disciplinés, sur le champ de bataille, beaucoup de choses ont été sacrifiées : spontanéité et créativité amputées, soumission totale à l’institution scolaire, effroi de se découvrir en position d’exercer la violence autrefois éprouvée.
Ces dix dernières années, je suis partie vivre au Mexique. Loin de chez moi, retour au bercail : à moi le jeu, la créativité et la spontanéité, les tentatives de traduction ratées, les demandes d’explication décomplexées, la nécessité de se raconter. Plus de guerre à mener. L’espagnol était un peu mal mené certes, mais cette fois on me félicitait de parler si bien une langue qui n’était pas la mienne. Les fautes toujours justifiées, excusées : « ce n’est pas sa langue ». Cela sonnait comme une résolution, une réparation. Tout à coup, il était normal d’être étrangère à la langue parlée par tou·te·s. C’était aussi une sentence : « ce n’est pas sa langue ». Prise au jeu comme prise au piège. Sur ce chemin linguistique là, il semblait difficile parfois d’aspirer à autre chose qu’à l’extériorité et à l’étrangeté. Reléguée à la frontière, il s’agissait alors de faire l’expérience de l’exclusion toujours un peu partielle de la communauté parlée. Au fil des années, j’ai appris à ne pas la vivre comme une violence, pas non plus comme quelque chose qu’il aurait fallu conquérir. Parce que francophone, en provenance d’un espace empli de certitudes, la mise en minorité était salutaire, une mise en silence parfois, qui pousse à l’écoute attentive et à l’humilité. Au déplacement.
Ma pratique de traduction prend acte des conflits qui se jouent entre les langues et au sein même de celles-ci, révélateurs et catalyseurs des rapports de domination, que sont le sexe, la race et la classe. Je ne cherche pas à gommer ni à nier cette conflictualité, je la place au cœur de ma pratique. Elle peut être violente, elle peut vouloir réduire au silence : dans le choix des textes qui sont traduits ou non ; face à ce qui est considéré comme intraduisible aussi ; la langue cible peut chercher à gagner sur la langue source, chercher à la mater ou à la restreindre. Cette conflictualité-là exige donc une écoute précise, un geste de traduction conscient de lui-même et politisé. Ce conflit peut aussi se vivre sous un mode joyeux, ludique et créatif, tout comme ce qui se crée au sein des luttes. C’est pour cela qu’ici la traduction se fait de manière collective, dans une démarche politique et féministe. Les textes que nous choisissons de traduire sont aussi des textes offensifs, de combat, qui cherchent à nous armer intellectuellement face aux assauts incessants des forces patriarcales, coloniales et capitalistes.
Cristina Moreno
La singularité des rapports aux langues malaxe le corps de la traduction comme de la pâte d’argile. Cette singularité, à la base de notre traduction collective, se situe à la croisée des histoires.
Je suis née en Colombie. À quatre ans, je rejoignais l’école française où je passais 14 ans de ma vie avant de m’envoler vers la France. Le français fut d’abord un privilège de classe : celui d’une classe moyenne pouvant se payer une éducation bilingue, un tremplin vers le « premier monde ». C’était la langue de l’école, de la « pensée », du rapport à « l’universel ». Mais aussi celle d’une altérité fantasmée. Parfois aussi la langue d’un territoire secret protégé par l’usage d’une langue barbare. L’espagnol, était la langue de la rue, de la vie et de l’expérience, du savoir non-institué, de la poétique. Il fallait migrer pour que le français prenne corps, pour qu’il cesse d’être une langue morte, pour qu’il se « vernacularise ». Treize ans de vie en France ont transformé ce rapport.
La traduction accompagne cette histoire comme son ombre. Elle a été avant tout une pratique existentielle : un passage, une médiation nécessaire entre ces deux voix. Elle s’imposa notamment à moi en contexte migratoire. Migrer crée une conscience des frontières. Traduire était un outil nécessaire pour les traverser. C’était une manière d’exister, de se raconter : la traduction engage la narration. Avec d’autres, dans la polyphonie des langues, des entre-langues, j’ai réussi à habiter les plis de l’exil, à saisir et sentir les effets du déplacement. La traduction fait violence aux langues comme aux êtres, elle crée et détruit. Le voyage était une aventure « néologique » : il fallait réinventer les langues, les manières de parler. La traduction a aussi été une manière de déjouer les cristallisations identitaires que la migration exacerbe, une stratégie ne pas se laisser assigner – pour ne pas s’assigner soi-même. Performative, la traduction m’a permis de produire des nouvelles images de l’identité.
Habiter ces deux langues n’est ni un processus organique, ni une déchirure psychique. Mon bilinguisme correspond davantage à « une pollinisation croisée » qu’à du métissage (entendu comme synthèse). Pour autant, si polyphonie il y a, impossible pour moi de situer deux rapports aux mondes homogènes et distincts. Mon espagnol est certes la voix qui s’émoie et parle fort. C’est la langue baroque, qui danse et qui jouit. Mon français est analytique, complexé et arrogant à la fois. Mais ces voix sont plurielles et poreuses, jamais stabilisées. Cette transformation réciproque est pondérée de rapports de pouvoir. La médiation est tout sauf un « dialogue interculturel », tout comme les rapports de pouvoir ne sont pas des « chocs culturels ». Et puis le fragnol est tout ce qui déborde ces dichotomies et réifications. La créolisation dévore la carte.
Mes longues années d’études en France ont recouvert cette pratique d’une nouvelle dimension. Sa pratique en situation me révélait des enjeux multiples (de genre, postcoloniaux… ; politiques, en somme) que la théorie me permettait de nommer. Ce geste, situé désormais quelque part entre la théorie et la pratique, fut aussi une manière de poser une analyse historique et politique de l’expérience des frontières et de la manière dont elles s’incarnent ou se déjouent dans les conflits de la langue, de comprendre les savoirs qu’elles véhiculent, une manière enfin de parler le présent de mon histoire, de l’Histoire, de nos histoires.
Faire de la traduction collective est pour moi la façon de tirer la puissance d’un geste dont les supports ont toujours été toujours les autres. C’est une manière d’accompagner les passations d’outils théoriques et pratiques et de réfléchir, à partir de nos expériences singulières, à ce que la pratique de la traduction peut produire d’un point de vue politique.
Thara Corredor
Quelle est ma langue? Est-ce celle de ma pensée?
On pourrait dire que je (me) parle à plusieures langues.
Entre le français et l’espagnol il n’y en a pas une qui « vient d’abord ». Entremêlées, elles ont créé une autre.
Et puis l’anglais aussi, plus rarement.
Les lieux de la langue
Le français c’est la langue avec laquelle j’écris. À l’école (le lycée français de Cali et quelques années après celui de Bogota, en Colombie), j’ai appris à écrire mes argumentations en français. J’ai continué tout le long de la fac à Paris. Et c’est en 2010, alors que j’ai 25 ans, que j’écris pour la première fois des textes académiques en espagnol et pour le faire, je me traduis du français, parfois même avec des dictionnaires. C’était étonnant, rigolo. Pendant un an d’études à Madrid j’ai réappris à écrire en espagnol, ou appris tout court. Et c’était étonnant parce que tout en étant loin de Bogota, je ne m’étais jamais coupée de l’espagnol, cette langue a toujours fait partie de mon quotidien. El español siempre está. Mes ami-e-s les plus proches le parlent – certains parlent la même langue que moi, d’autres la parlent différemment, et d’autres encore la comprennent –, ainsi que ma famille, qui est colombienne, et puis bien sûr, cette autre langue qui parle à ma tête.
Donc après 14 ans d’école française en Colombie et 5 ans de fac à Paris, c’est à Madrid que je constate que ces langues habitent des lieux différents, et que le passage des uns aux autres engage un apprentissage migratoire.
Il y avait des évidences. Le français était le lieu des cours, l’espagnol celui de la recrée et de la fête avec les potes. Et je savais aussi qu’avec mes amis d’enfance, qui avaient eux aussi fait l’école française à Bogota et étudiaient en France, on avait inventé une troisième langue, un fragnol, qui habitait le lieu de notre vécu ensemble, de nuestro parche. L’anglais s’est un peu moins transformé, il est souvent resté en off, dans les chansons et les films.
Mais c’est lors de cette troisième migration, un retour au contexte hispanophone en terre étrangère, que je comprends que mes langues ne dessinent plus les cartes des pays ou d’espaces sociaux distincts (école vs famille, privé vs public), elles ne tracent pas non plus les contours des « parties du corps » (raison vs émotion). Ce que j’ai commencé à nommer les lieux de la langue correspond davantage à des lieux de ressenti et d’expression, lugares de sentires, qui ont chacun leur histoire et leur bagage, et qui ont aussi leur ancrage symbolique dans le monde : s’exprimer dans l’écriture, l’argumentation, le conflit, l’enivrement, la contemplation, la rêverie, le chant, la solitude… La couleur propre de ces lieux se dégage moins de la spécificité de chaque langue prise à part, que des entrelacs de mes langues vécues et en vie.
Se traduire constamment à soi-même et aux autres est une manière d’être au monde. À l’image du sujet traversée ou même déchirée, je préfère celle de l’étrangère enracinée, qui déplace la contradiction del ser al estar – de l’être-en soi à l’être-parmi –. Depuis les altérités, elle se ramifie pour se faire comprendre ou pas de l’autre, et se retranche aussi, aux endroits du non dicible ou audible.
Mon histoire d’altérité des langues est ancrée dans ce monde. Il y a l’aisance de l’école bilingue et des migrations d’études poursuivies. Il y a l’empirisme qui donne conscience des héritages des langues, de leurs races et leurs classes, leurs chorales et leurs silences. Il y a aussi cette expérience de la femme qui détient l’outil de la langue mais reste trouble, voire muette, par frustration ou timidité.
Se traduire à plusieures dans un geste collectif fait apparaître les cheminements de nos langues vécues. Nos histoires coloniales, de genre, de migration, nos appréhensions de la violence des « registres de langue », résonnent et se cherchent dans les œuvres traduites. Se traduire à plusieures c’est aussi créer des traces et des récits pour que les imaginaires et les conflits de nos langues s’incarnent hors de nos corps.
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