Quelle est ma langue? Est-ce celle de ma pensée?
On pourrait dire que je (me) parle à plusieures langues.
Entre le français et l’espagnol il n’y en a pas une qui « vient d’abord ».
Entremêlées, elles ont créé une autre.
Et puis l’anglais aussi, plus rarement.
Les lieux de la langue
Le français c’est la langue avec laquelle j’écris. À l’école (le lycée français de Cali et quelques années après celui de Bogota, en Colombie), j’ai appris à écrire mes argumentations en français. J’ai continué tout le long de la fac à Paris. Et c’est en 2010, alors que j’ai 25 ans, que j’écris pour la première fois des textes académiques en espagnol et pour le faire, je me traduis du français, parfois même avec des dictionnaires. C’était étonnant, rigolo. Pendant un an d’études à Madrid j’ai réappris à écrire en espagnol, ou appris tout court. Et c’était étonnant parce que tout en étant loin de Bogota, je ne m’étais jamais coupée de l’espagnol, cette langue a toujours fait partie de mon quotidien. El español siempre está. Mes ami-e-s les plus proches le parlent – certains parlent la même langue que moi, d’autres la parlent différemment, et d’autres encore la comprennent –, ainsi que ma famille, qui est colombienne, et puis bien sûr, cette autre langue qui parle à ma tête.
Donc après 14 ans d’école française en Colombie et 5 ans de fac à Paris, c’est à Madrid que je constate que ces langues habitent des lieux différents, et que le passage des uns aux autres engage un apprentissage migratoire.
Il y avait des évidences. Le français était le lieu des cours, l’espagnol celui de la recrée et de la fête avec les potes. Et je savais aussi qu’avec mes amis d’enfance, qui avaient eux aussi fait l’école française à Bogota et étudiaient en France, on avait inventé une troisième langue, un fragnol, qui habitait le lieu de notre vécu ensemble, de nuestro parche. L’anglais s’est un peu moins transformé, il est souvent resté en off, dans les chansons et les films.
Mais c’est lors de cette troisième migration, un retour au contexte hispanophone en terre étrangère, que je comprends que mes langues ne dessinent plus les cartes des pays ou d’espaces sociaux distincts (école vs famille, privé vs public), elles ne tracent pas non plus les contours des « parties du corps » (raison vs émotion). Ce que j’ai commencé à nommer les lieux de la langue correspond davantage à des lieux de ressenti et d’expression, lugares de sentires, qui ont chacun leur histoire et leur bagage, et qui ont aussi leur ancrage symbolique dans le monde : s’exprimer dans l’écriture, l’argumentation, le conflit, l’enivrement, la contemplation, la rêverie, le chant, la solitude… La couleur propre de ces lieux se dégage moins de la spécificité de chaque langue prise à part, que des entrelacs de mes langues vécues et en vie.
Se traduire constamment à soi-même et aux autres est une manière d’être au monde. À l’image du sujet traversée ou même déchirée, je préfère celle de l’étrangère enracinée, qui déplace la contradiction del ser al estar – de l’être-en soi à l’être-parmi –. Depuis les altérités, elle se ramifie pour se faire comprendre ou pas de l’autre, et se retranche aussi, aux endroits du non dicible ou audible.
Mon histoire d’altérité des langues est ancrée dans ce monde. Il y a l’aisance de l’école bilingue et des migrations d’études poursuivies. Il y a l’empirisme qui donne conscience des héritages des langues, de leurs races et leurs classes, leurs chorales et leurs silences. Il y a aussi cette expérience de la femme qui détient l’outil de la langue mais reste trouble, voire muette, par frustration ou timidité.
Se traduire à plusieures dans un geste collectif fait apparaître les cheminements de nos langues vécues. Nos histoires coloniales, de genre, de migration, nos appréhensions de la violence des « registres de langue », résonnent et se cherchent dans les œuvres traduites. Se traduire à plusieures c’est aussi créer des traces et des récits pour que les imaginaires et les conflits de nos langues s’incarnent hors de nos corps.