La singularité des rapports aux langues malaxe le corps de la traduction comme de la pâte d’argile. Cette singularité, à la base de notre pratique collective, se situe à la croisée des histoires.
Je suis née en Colombie. À quatre ans, je rejoignais l’école française où je passais 14 ans de ma vie avant de m’envoler vers la France. Le français fut d’abord un privilège de classe : celui d’une classe moyenne pouvant se payer une éducation bilingue, un tremplin vers le « premier monde ». C’était la langue de l’école, de la « pensée », du rapport à « l’universel ». Mais aussi celle d’une altérité fantasmée. Parfois aussi la langue d’un territoire hors-monde, protégé par l’usage d’une langue barbare. L’espagnol était la langue de la rue, de la vie et de l’expérience, du savoir non-institué. Il fallait migrer pour que le français prenne corps, pour qu’il cesse d’être une langue morte, pour qu’il se « vernacularise ». Treize ans de vie en France ont transformé ce rapport.
La traduction accompagne cette histoire comme son ombre. Elle a été avant tout une pratique existentielle : un passage, une médiation nécessaire entre ces deux voix. Elle s’imposa notamment à moi en contexte migratoire. Migrer crée une conscience des frontières. Traduire était un outil nécessaire pour les traverser. C’était une manière d’exister, de se raconter : la traduction engage la narration. Avec d’autres, dans la polyphonie des langues, des entre-langues, j’ai réussi à habiter les plis de l’exil, à sentir et penser les effets du déplacement. La traduction fait violence aux langues comme aux êtres, elle crée et détruit. Le voyage était une aventure « néologique » : il fallait réinventer les langues, les manières de parler. La traduction a aussi été une manière de déjouer les cristallisations identitaires que la migration exacerbe, une stratégie ne pas se laisser assigner – pour ne pas s’assigner soi-même. Performative, la traduction m’a permis de produire des nouvelles images de l’identité.
Habiter ces deux langues n’est ni un processus organique, ni une déchirure psychique. Mon bilinguisme correspond davantage à « une pollinisation croisée » qu’à du métissage. Pour autant, si polyphonie il y a, impossible pour moi de situer deux rapports aux mondes homogènes et distincts. Mon espagnol est certes la voix qui s’émoie et parle fort. C’est la langue baroque, qui danse et qui jouit. Mon français est analytique, complexé et arrogant à la fois. Mais ces voix sont plurielles et poreuses, jamais stabilisées. Cette transformation réciproque est pondérée de rapports de pouvoir. La médiation est tout sauf un « dialogue interculturel », tout comme les rapports de pouvoir ne sont pas des « chocs culturels ». Et puis le fragnol est tout ce qui déborde ces dichotomies et réifications. La créolisation dévore la carte.
Mes longues années d’études en France ont recouvert cette pratique d’une nouvelle dimension. Sa pratique en situation me révélait des enjeux multiples (de genre, postcoloniaux… ; politiques, en somme) que la théorie me permettait de nommer. Ce geste, situé désormais quelque part entre la théorie et la pratique, fut aussi une manière de poser une analyse historique et politique de l’expérience des frontières et de la manière dont elles s’incarnent ou se déjouent dans les conflits de la langue, de comprendre les savoirs véhiculées par les langues, une manière enfin de parler le présent de mon histoire, de l’Histoire, de nos histoires.
Faire de la traduction collective est pour moi la façon de tirer la puissance d’un geste dont les supports ont toujours été les autres. C’est une manière d’accompagner les passations d’outils théoriques et pratiques et de réfléchir, à partir de nos expériences singulières, à ce que la pratique de la traduction peut produire d’un point de vue politique.