L’histoire qui suit est l’histoire commune (à la fois banale et collective) d’un·e individu·e qui cherche à s’affirmer dans une langue qui lui est toujours un peu étrangère.
Lorsqu’il a fallu apprendre à écrire, les adultes autour de moi ont découvert que dans ma langue le P était un proche parent du B, le CH et le J chantaient dans la même chorale, le M était le jumeau un peu imposant du N et le F fredonnait la même mélodie que le V. Très vite, ils ont sonné la fin de la récré. Pas de place pour la familiarité et la solidarité entre les lettres. L’ambiance était plutôt militaire : il fallait se plier aux règles d’orthographe et de grammaire. Alors le diagnostic est tombé : « tu es dyslexique ». L’humiliation était maximale, car celles et ceux qui semblent en être atteint·e·s sont tout bonnement incapables de prononcer et d’écrire correctement ce mot. C’est le rappel à l’ordre linguistique. Démonstration implacable que vous ne savez pas nommer, que vous ne savez pas écrire. Mute. Il fallait me rééduquer.
Parce qu’issue d’un milieu privilégié, la rééducation va durer huit ans. Elle s’est faite entre femmes, dans le jeu et avec douceur, sous le regard bienveillant des orthophonistes et maîtresses d’école. Je garde un bon souvenir de ces moments d’intimité avec la langue, où j’apprenais à la comprendre et en creux, déjà, à la traduire. Mais je me souviens aussi de la honte des notes négatives en dictée, du cartable alourdi de règles grammaticales insaisissables et de la conviction profonde d’être un peu bête. Puis, est venu le temps de la revanche. Round 2. Cette fois c’était moi qui allais leur clouer le bec. Un seul objectif : gagner la guerre qu’ils avaient déclarée. « Élève appliquée », avion de chasse dans le supérieur, deux masters, un doctorat, le crayon aiguisé, publications de mes recherches, cheveux relevés et lunettes au bout du nez, enseignante, stabilos fluo prêts à être dégainés, relectrice et correctrice de textes scientifiques. Martine vive la rentrée ! Loin de l’album pour enfants disciplinés, sur le champ de bataille, beaucoup de choses ont été sacrifiées : spontanéité et créativité amputées, soumission totale à l’institution scolaire, effroi de se découvrir en position d’exercer la violence autrefois éprouvée.
Ces dix dernières années, je suis partie vivre au Mexique. Loin de chez moi, retour au bercail : à moi le jeu, la créativité et la spontanéité, les tentatives de traduction ratées, les demandes d’explication décomplexées, la nécessité de se raconter. Plus de guerre à mener. L’espagnol était un peu mal mené certes, mais cette fois on me félicitait de parler si bien une langue qui n’était pas la mienne. Les fautes toujours justifiées, excusées : « ce n’est pas sa langue ». Cela sonnait comme une résolution, une réparation. Tout à coup, il était normal d’être étrangère à la langue parlée par tou·te·s. C’était aussi une sentence : « ce n’est pas sa langue ». Prise au jeu comme prise au piège. Sur ce chemin linguistique là, il semblait difficile parfois d’aspirer à autre chose qu’à l’extériorité et à l’étrangeté. Reléguée à la frontière, il s’agissait alors de faire l’expérience de l’exclusion toujours un peu partielle de la communauté parlée. Au fil des années, j’ai appris à ne pas la vivre comme une violence, pas non plus comme quelque chose qu’il aurait fallu conquérir. Parce que francophone, en provenance d’un espace empli de certitudes, la mise en minorité était salutaire, une mise en silence parfois, qui pousse à l’écoute attentive et à l’humilité. Au déplacement.
Ma pratique de traduction prend acte des conflits qui se jouent entre les langues et au sein même de celles-ci, révélateurs et catalyseurs des rapports de domination, que sont le sexe, la race et la classe. Je ne cherche pas à gommer ni à nier cette conflictualité, je la place au cœur de ma pratique. Elle peut être violente, elle peut vouloir réduire au silence : dans le choix des textes qui sont traduits ou non ; face à ce qui est considéré comme intraduisible aussi ; la langue cible peut chercher à gagner sur la langue source, chercher à la mater ou à la restreindre. Cette conflictualité-là exige donc une écoute précise, un geste de traduction conscient de lui-même et politisé. Ce conflit peut aussi se vivre sous un mode joyeux, ludique et créatif, tout comme ce qui se crée au sein des luttes. C’est pour cela qu’ici la traduction se fait de manière collective, dans une démarche politique et féministe. Les textes que nous choisissons de traduire sont aussi des textes offensifs, de combat, qui cherchent à nous armer intellectuellement face aux assauts incessants des forces patriarcales, coloniales et capitalistes.