LES TRAVERSES
Il y a des mots suggestifs, qui nous aident à penser. Des mots polysémiques, des mots-images. Des mots riches de leurs parentèles (locutions) plus que de leurs descendances. Des mots prolifiques dans une langue parce que travaillés par l’expérience et la vie et qui une fois traduits, se vident par leurs maigres usages dans l’autre.
Il y a de ces mots….
Traverses.
Nous nous retrouvons dans les traverses. Traits d’union qui assemblent des êtres, des lieux et des mondes, interstices par où opère le passage, bâtisses-refuges de l’entredeux.
Perchés comme des oiseaux, nous y siégeons. Notre attention s’y porte. C’est dans la traversée où nous puisons la puissance créatrice et politique de la traduction. Nous observons le voyage des langues et les migrations – souvent interlopes – qui les portent, mais aussi leurs effets. Traduire transforme le langage, les êtres, les situations, les théories, les poétiques, les rapports au monde.
Nous accordons de l’importance aux voix-es empruntées pour traduire un mot, aux outils langagiers et politiques permettant de se frayer un passage au travers. La traduction nous oblige souvent à prendre les traverses, ces chemins sinueux et aventureux qui n’ont pas la monotonie ni la verticalité des autoroutes, que l’on retient, qui nous éveillent, nous perdent et nous surprennent.
Les traverses convoquent les artifices, elles sont le lieu du travestissement. La traduction déforme, déguise, fausse ou maquille. Elle costume avec les signes de l’Autre. Siège de l’interprétation, toujours plus ou moins « infidèle », elle donne à voir le rapport situé qui détermine sa grammaire politique.
La traverse c’est aussi ce qui fait obstacle, ce qui fait écran. Ce qui refuse de se donner dans une langue traduisible, ce qui se met de travers pour contrecarrer la violence d’un arrachement. Ce qui reste en travers de la gorge mais nous pousse à ouvrir la voix. Mais aussi, l’intraduisible et les potentialités politiques et poétiques qui s’y logent.
Les traverses sont enfin le débridement des langues – les vernaculaires, les créoles – où nous creusons les formes de notre dissidence. Les traverses comme puissance oblique, qui nous écarte de l’orthogonalité du monde.
Un mot en espagnol, apparenté, pourrait peut-être exprimer cette puissance. Travesura, un de ces joyeux intraduisibles. Inquiet, coquin, espiègle, polisson, turbulent, rebelle, joueur. La traduction traviesa.
CHEMINS COLLECTIFS DE TRADUCTION
À rebours du langage démocratique qui semble aujourd’hui devenir hégémonique dans la pratique et la théorie de la traduction, nous mettons au cœur de notre pratique le conflit. Nous tirons des antagonismes inhérents à la traduction – liés à la langue mais aussi aux contextes politiques et épistémologiques dans lesquelles elle prend lieu – sa force pensive et sa puissance créatrice (Tiphaine Samoyault, 2020, Traduction et violence).
Depuis nos pratiques de traduction – entendues dans leur dimension existentielle et politique –, nous cherchons à créer et à partager des savoirs. La traduction est pour nous une activité de recherche en soi. C’est l’occasion d’une réflexion sur la circulation des savoirs. C’est un mode de lecture et d’analyse qui nous permet d’interroger en profondeur les concepts, les traditions scientifiques et politiques, les normes linguistiques et littéraires, les situations dans lesquelles opère ce geste. C’est une lecture interprétative, un aller-retour constant, un tejido, entre l’auteur·rice et le·la traducteur·rice, mais aussi entre l’œuvre – plurielle, composée de ses états écrits, oraux, passés, présents, etc. – et ses traductions multiples. C’est aussi une manière de lutter contre l’oubli et le silence, et les réécritures patriarcales, coloniales, identitaires et démocratiques de l’histoire.
Nous élaborons nos traductions de façon collective, composant avec nos différents rapports au monde : à la fois à travers nos différentes affiliations disciplinaires en anthropologie, sociologie et histoire, et à travers nos différentes relations aux langues espagnole et française, fruits de multiples expériences migratoires entre la Colombie, la France et le Mexique. Ce regard multiple permet d’enrichir les textes et de ne pas proposer une interprétation univoque du texte source. Le dialogue entre traductrices nous permet de réfléchir en profondeur sur le sens et la forme du matériel de départ, puis sur ses conversions possibles dans la langue cible. Il débouche souvent sur la découverte de voies médianes et de solutions imprévues. Nos traductions collectives s’appuient également sur la pratique de l’affidamento, du féminisme comme pratique de médiation entre femmes, telle que l’entendaient les femmes de la Librairie de Milan dans les années 1960-1970 : à partir des différences et des disparités entre femmes qui reconnaissent confiance et autorité au savoir et au désir de l’autre. Nos projets de traduction naissent souvent du désir d’une d’entre nous, que nous portons collectivement. Les Traverses a une géométrie variable. En fonction des projets, nous tissons des alliances avec d’autres